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6 expériences avec les Cyberescrocs

Publié par Mouahé Régis KONAN

La Côte d’Ivoire est tristement citée pour ses prouesses en cyberescroquerie. J’ai vécu quelques expériences avec les cyberescrocs qui opèrent en Côte d’Ivoire et dans cet article, je vous raconte six d’entre elles.

 

Brouteurs* est le terme pour désigner les cyberescrocs en Côte d'Ivoire et Broutage*, la cyberescroquerie.



Année 2003 : « L’implication »

Tout a commencé en janvier 2003. Mon voisin du cybercafé, un trentenaire Nigérian, ne comprenait pas bien le français. Il avait un souci avec une option sur Yahoo ! Mail et m'a demandé de l'aide. Je lui ai indiqué ce qu'il devait savoir et qu'est-ce que mes yeux ont vu ? : "URGENT ASSISTANCE" dans l’objet du mail.

La crise qui a débuté en septembre 2002 en Côte d'Ivoire a occasionné beaucoup de déplacés. Et toutes ces personnes en difficultés avaient besoin d'assistance. Occasion en or pour les cyberescrocs nigérians de se faire des sous, surtout qu'ils étaient sérieusement traqués dans leur pays d'origine.

J'ai alors compris comment de nombreux jeunes ivoiriens ont été "enrôlés" dans le système. Ils avaient eu à apporter de l'aide à ces cyberescrocs nigérians qui opéraient en territoire francophone. Au départ, ils aidaient les Nigérians à traduire leurs messages en français. Ayant découvert les ficelles de la supercherie, ils ont commencé à rouler pour leur propre compte. Les Ivoiriens ont fini par détrôner les Nigérians. Ils ont même exporté leur « expertise » dans les pays comme le Mali, le Burkina, le Bénin et le Togo.



Année 2007 : « Le bureau »

Le cybercafé grouillait de monde. Il y avait moi et tous les autres brouteurs*, ivoiriens comme nigérians. Les Nigérians faisaient beaucoup de bruits. Un brouteur ivoirien que nous nommerons Pierre a reçu un appel d’une de ses cibles. Je suppose qu’il s’agissait de l’arnaque à l’emploi.

La conversation était tout de même intéressante. Pierre dit à sa cible : « Monsieur, nous vous assurons que cette somme servira à couvrir les frais de dossier. Cet argent ne rentre pas dans nos caisses. »

Sur un ton menaçant, Pierre rajoute : « A ma montre il est 11h10 et l’offre prend fin demain à 12h00 GMT. Si nous ne recevons pas les frais, ce sera perdu pour vous. Débrouillez-vous pour nous faire parvenir l’argent. Nous savons que cet emploi compte pour vous et vu votre appel, cela marque votre intérêt. Nous en tiendrons compte lors de l’analyse de votre dossier. »

Je n’en croyais pas mes oreilles. Mais la suite est encore plus étonnante.

Pierre finit sa conversation, se lève et s’adresse à tous les occupants du cybercafé : « Vous là, moi je suis en train d’appeler et puis regardez tout le bruit que vous faites. Est-ce que quand on vous appelle là, nous faisons du bruit ? Ici là, c’est comme un bureau. Ça doit être calme. On est en train de travailler. Gare à vous si le gars n’envoie pas l’argent, je vais faire du bruit chaque fois que les gens vont vous appeler. D’ailleurs même je vais faire du bruit. Je m’en fous maintenant. Personne ne va gagner de l’argent ici ! ».

Tous les Nigérians demandent pardon à Pierre. Il sort du cybercafé. Ses « collègues » discutent pour voir ce qu’ils peuvent faire pour lui faire changer d’avis. Très rapidement, un Nigérian sort pour lui offrir un paquet de cigarette, un autre demande au gérant du cybercafé de lui ajouter 50 heures de navigation sur son compte et d’autres propositions et actions suivent.

J’ai retenu que nous sommes des personnes étrangères dans les cybercafés utilisés par les brouteurs. La prochaine fois que y mettrez pied, rappelez-vous que le cybercafé est leur bureau et que vous ne devez pas faire du bruit.



Année 2008 : « L’engrenage »

Un des postes du cybercafé était occupé par deux personnes : un jeune homme et une jeune fille. La webcam est activée et un live est opéré avec le correspondant. Une chose a alors attiré mon attention : la fille est bien assise en face de la webcam, devant l’écran d’ordinateur mais le clavier est manipulé par le jeune homme. Je peux parier qu’il s’agissait de l’arnaque aux sentiments. C’était un travail d’équipe !

J’ai compris comment de nouveaux acteurs font leur entrée. Les Nigérians ont impliqué de jeunes Ivoiriens. A leur tour, de jeunes Ivoiriens impliquent de jeunes Ivoiriennes. Actuellement, ces jeunes Ivoiriennes roulent pour la plupart à leur propre compte et sont devenues « mortelles ».



Année 2009 : « La tête dans le Cloud »

Nous sommes dans la deuxième quinzaine du mois de décembre 2009. Trois jeunes brouteurs que nous nommerons Alfred, Franck et Joel doivent passer un coup de fil à leur prochaine victime. C’est Alfred qui est désigné pour passer l’appel. Joel dit à Alfred : « Dis-lui 420 euros ». Franck estime que la somme est trop ronde et que la cible risque de s’apercevoir que quelque chose cloche. Il discute avec Joel et conviennent de la somme. Franck dit à Alfred : « Dis-lui 437,6 euros ». Joel estime que la somme est élevée et que la cible risque de tarder à leur faire parvenir l'argent. Il la réduit à 352,1 euros.

La suite est pathétique. Pendant qu’Alfred passe le coup de fil, Joel et Franck planifient les prochaines dépenses en argot : « Si ça a mordu, on claque deux tomates direction le Golf avec deux petites. C’est gâté même ! ». Simplement pour dire que s’ils reçoivent les fonds de leur victime, ils iront en taxi à l’hôtel du Golfe faire la fête en compagnie de charmantes demoiselles.

Quand on dit que tout le monde n’a pas les mêmes problèmes, c’est une vérité absolue !



Année 2009 : « L’acteur »

Un cyberescroc s’est retrouvé dans une position délicate. Il a reçu un appel de sa cible, probablement une victime de l’arnaque aux sentiments. Son associée, une jeune demoiselle, n’était pas à ses côtés. Que faire ? Il décroche et transforme sa voix ! On aurait dit la demoiselle elle-même. Quelle prouesse d’arriver à sublimer sa voix !

Tous les occupants du cybercafé étaient stupéfaits. C’était du haut niveau. Si on m’avait dit que c’était un homme qui s’exprimait je n’aurai pas cru une seule seconde.

La Côte d’Ivoire a un incroyable talent ! Le cinéma ivoirien, faute de boost, perd énormément d’acteurs.



Année 2010 : « Le Coach »

Un cyberescroc que nous nommerons Adam a demandé à l’un de ses « collègues » Paul une aide. Adam était coincé lors d’une session chat. Son interlocuteur était anglophone et il lui fallait converser en anglais. Paul a traduit une phrase pour Adam. Adam lui a demandé une seconde phrase, puis une troisième.

Paul abandonne son poste et vient donner un coup de main à Adam. Il passe au scan la conversation et se plaint d’Adam en disant : « Mon petit, ce n’est pas comme ça ! Ce n’est pas ce qu’il faut répondre. » Paul lui indique les réponses et repart à son poste.

Il demande à Adam de continuer la conversation. Il fait des allées et venues entre son poste et celui d’Adam. Il indique à Adam ce qu’il doit écrire mais ce dernier n’est pas du tout à l’aise avec l’anglais. Paul est obligé de saisir lui-même les phrases et s’écrie : « Djo, faut apprendre l’anglais hein ! C’est important. Là là tu rates des coups. »

Les brouteurs s’entraident en eux et de ce fait grimpent en expertise.

Quelles leçons tirer de toutes ces expériences ? Il y en a plusieurs. Vous pouvez les laisser en commentaires. Ce que je souhaite, ce sont des études sur la psychologie des cyberescrocs. Je finalise les expériences vécues en 2012 et en 2017. Elles sont plus subtiles et plus sophistiquées… Il m’a été conseillé aussi une expérience que j’ai effectuée sur LinkedIn. A suivre…

Vous pouvez lire l'article Les cyber-escrocs d'Abidjan plombent l'e-réputation de la Côte d'Ivoire. Et visiter les deux sites tout de même importants : Anti-cybercriminalite et  Arnacoeurs



Brouteurs* est le terme pour désigner les cyberescrocs en Côte d'Ivoire et Broutage*, la cyberescroquerie.

 

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